Pensées profondes - Anecdotes piquantes
Rendez-vous prochains (janvier 2017)

Notre nouvel épisode :

Brigitte et la fille de Brigitte

Résumé des épisodes précédents :

L’excellent acteur Philippe Torreton confessait, il y a quelques mois sur les ondes, que les spectateurs seraient surpris et déçus de découvrir les pensées des comédiens sur scène. Au moment même où ils déclament les plus belles tirades littéraires, ceux-ci ont parfois l’esprit qui se perd dans des considérations les plus bassement matérielles.
On enseigne pourtant que le jeu doit être sincère que c’est à partir de sa propre émotion, de ses propres pulsions qu’on doit construire l’interprétation. Qu’il faut éprouver, au moins partiellement, les sentiments de son personnage et que c’est tout l’art du comédien de faire vibrer avec sincérité, les mêmes sentiments à chaque représentation. Mais il y a des contre-exemples, et des plus fameux : Jean Vilar se vantait, paraît-il, d’être capable de faire les comptes de sa compagnie tout en donnant la réplique à Gérard Philippe dans la cour du Palais des papes !
Je n’aurais pas idée de me vanter de cela mais je dois pourtant confesser une faiblesse du même ordre.

La représentation de « Rhinocéros » (la nouvelle) s’annonçait difficile, j’étais accueilli dans la salle des fêtes d’une petite ville allemande, je jouais en matinée. Dehors il faisait grand jour et... dedans aussi. Les rideaux jointaient mal, les murs blancs réfléchissaient une belle lumière de printemps. Le public était venu en nombre, la scène était à peine surélevée et les premiers rangs étaient assis, près de moi à pouvoir me toucher. « Rhinocéros » est un spectacle solo qui requiert beaucoup de concentration, on parle même de performance. Mais c’est une gageure qui ne me fait pas peur. Je me sentais prêt : à la fois tendu et décontracté comme un athlète dans ses starting-block... Je lançais crânement la première réplique et très vite je reconnu Brigitte, elle était assise, souriante, au deuxième rang côté jardin.

Sur scène, Béranger et son ami Jean sont assis à une terrasse quand apparait le premier rhinocéros. Aussitôt, c’est l’émotion parmi les clients du café, chacun s’interroge... j’interprétais chaque personnage.

Quel plaisir de retrouver Brigitte ! Ma copine de lycée. On avait passé notre seconde, ensemble, une année d’étude et de fou rires, une camaraderie tendre entre elle et moi... Plus de vingt ans sans se revoir ! J’allai la serrer dans mes bras...

- Vous n’êtes qu’un prétentieux, Jean. Un pédant, un pédant qui n’est pas sûr de ses connaissances. Car d’abord, c’est le rhinocéros d’Asie qui n’a qu’une corne sur le nez : le rhinocéros d’Afrique, lui en a deux !
- Vous vous trompez, c’est le contraire.
- Voulez-vous parier ?
- Je ne parie pas avec vous. Les deux cornes, c’est vous qui les avez, cria-t-il rouge de colère, espèce d’Asiatique !
- Je n’ai pas de cornes ; je n’en porterai jamais. Je ne suis pas Asiatique non plus. D’autre part, les Asiatiques sont des hommes comme tout le monde.
- Ils sont jaunes ! cria-t-il, hors de lui.

Brigitte n’avait pas changé : pas une ride, mêmes cheveux châtains, même sourire sage, mêmes yeux bleus un peu myopes... Seules les lunettes étaient différentes : les montures épaisses et les grands verres aux angles arrondis des années 70 étaient passés de mode. À ce détail près, je retrouvais ma Brigitte du lycée. Après la seconde, elle avait poursuivi une filière scientifique tandis que je changeai d’établissement et découvrai le théâtre. Après le bac on s’était perdus de vue... j’avais entendu dire qu’elle avait suivi à Kourou, en Guyane, son mari et (ou) une carrière d’ingénieure.
Plus de nouvelle pendant 20 ans et la revoilà, inchangée, à Bad Nauheim dans la banlieue de Francfort !

Sur scène, les rhinocéros avaient envahi la ville, semant la terreur.
- Appelez la police ! Appelez la police ! Vous avez un rhinocéros dans l’immeuble ! criai-je aux locataires de la maison qui, tout étonnés, entrouvraient, sur les paliers, les portes de leurs appartements, à mon passage.
J’eus beaucoup de peine à éviter, au rez-de-chaussée, le rhinocéros qui sortant de la loge de la concierge voulait me charger, avant de me retrouver, enfin, dans la rue, en sueur, les jambes molles, à bout de force. Heureusement, un banc était là, au bord du trottoir, sur lequel je m’assis. À peine eus-je le temps de reprendre, tant bien que mal, mon souffle : je vis un troupeau de rhinocéros qui dévalaient l’avenue en pente...

Par quel prodige Brigitte avait-elle pu, pendant que je passais la quarantaine (eh oui, l’anecdote date de quelques années) garder cette grâce adolescente ?
Mais non ! Il n’y a pas de prodige ! C’est tout simplement impossible !

- Comment peut-on être rhinocéros ? C’est impensable ! avais-je beau m’écrier.
Il en sortait des cours, il en sortait des maisons par les fenêtres aussi, qui allaient rejoindre les autres.

Je ne serai jamais Jean Vilar. Impossible pour moi de jouer tout en développant un raisonnement logique. Les pensées confuses traversent mon esprit et je dois les chasser avant qu’elles ne perturbent mon jeu ! Mais Brigitte était bien là, au deuxième rang ! On ne dissipe pas une spectatrice par simple effort de volonté ! J’eus soudain une révélation : ça ne pouvait pas être Brigitte : c’était donc sa fille.

- La situation s’aggrava, ce qui était à prévoir. Un jour, tout un régiment de rhinocéros, après avoir fait s’écrouler les murs de la caserne, en sortit, tambours en tête et se déversa sur les boulevards.

Qu’est-ce qu’elle fiche là, la fille de Brigitte, je la croyais en Guyane ? Non, c’est la mère qui est en Guyane. La fille est, sans doute, venue faire des études en Allemagne grâce à ce nouvel organisme : Gracchus ? Lapsus ? Erasmus ? C’est ça : Erasmus !... Des études de philo, sans doute... Elle doit lire le « Frankfurter Allgemeine » et quand elle a vu que son vieux copain de lycée... Mais non, je ne suis pas son vieux copain, et elle, elle est encore au lycée ou elle en sort tout juste... C’est sa mère, celle qui est en Guyane : Brigitte... Tiens qu’est-ce qu’elle fait là ? Brigitte !
On approchait dangereusement de la zone de turbulences ! L’archipel des Lapsus était en vue ! Le naufrage de la représentation était à craindre ! Ionesco allait se retourner dans sa tombe !
Je jouais si souvent « Rhinocéros » à l’époque que les répliques étaient gravées en moi, les mots justes sortaient de ma bouche sans que j’y pense. C’est, paradoxalement, quand on réfléchit, qu’on se crispe que le jeu se détraque.
Heureusement la représentation tirait à sa fin, le public était en haleine, sur scène, mon personnage désespéré assistait à l’invasion de la ville. Brigitte et sa fille occupaient, chacune, un hémisphère cérébral et se disputaient à coup de rhinocéros, l’intérieur de mon crâne.

- Hé bien tant pis ! Je me défendrai contre tout le monde. Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme et je le resterai ! Je ne capitule pas !

Je saluai, le public manifestait son enthousiasme, le spectacle était sauvé, le dieu des histrions souriait en silence.
Le temps de me changer, la salle était vide. Brigitte était partie, ou plutôt sa fille ... Plus vraisemblablement une anonyme jeune spectatrice allemande... Il me restait à plier le décor, les accessoires... Ranger tout ça dans la camionnette... Demain ça serait Frankfort.

Nos amis retrouveront-ils, un jour, leur copine Brigitte ?
Certains de nos lecteurs parviendront-ils à identifier celle-ci ?
Le magnifique pianiste et diplomate
Jacques Sagot vient-il de Guyane ou du Costa-Rica pour interpréter Chostakovitch, Rameau, Bach, Grieg, Scarlatti, De Falla, Chopin à la salle des fêtes Meusnier-Tulasne de Chédigny le samedi 21 janvier à 20h30 (information-réservation auprès de NACEL : 02 47 92 22 26) ?
Comment s’est passé cette reprise à La Huchette du 10 au 14 janvier avec Pauline Vaubaillon et Joséphine Fresson ?
« La cantatrice chauve » et « La Leçon » fêterons en février et mars leur soixantième année de représentations ininterrompues à « La Huchette ». Quel est le programme des réjouissances ?

Les huissiers les pourchassent ! Le succès les guette !
- Nos amis s’en sortiront-ils ?
- Bien sûr !
- Mais comment ?

Vous le saurez, bientôt, en lisant « Les pensées et anecdotes de février 2017 » !

Vous en saurez un peu plus en surfant sur notre site : http://www.theatredelafronde.com.
Vous pourrez également voir la photo du mois dont la légende commence par :
« Stéphanie, Stéphanie, Jean-Noël... ».